En marge

Moi alimentant mon narcissisme.

En général, et de façon absolument originale, je me suis toujours senti un peu à part dans ma vie. Différent, en bien comme en mal, de mes camarades, mes collègues, mes homologues. Aujourd’hui, je me dis que je retrouve un peu ça dans mes relations.

Cela a commencé avec la scolarité. Avoir un an d’avance à partir du collège a généré une espèce de distance avec mes « petits camarades »; d’abord physique (d’autant que c’était la période où je me découvrais homo petit à petit), mais aussi mentale, voire intellectuelle. Et, étrangement, je pensais être en retard, en décalage dans le sens où j’aurais été le plus jeune, donc avec moins de maturité, d’expérience… Finalement, les années collège et lycée m’ont juste donné l’idée que j’aurai dû avoir plus d’avance, pour enfin être avec des gens qui me comprendraient.

Je crois qu’en un sens je n’ai fait jamais fait de crise d’ado. Ou plutôt à l’inverse. Alors qu’autour de moi s’organisaient les premières soirées et ces moments de sociabilité, presque obligatoires pour s’intégrer dans le moule de la vie lycéenne, je comprenais à nouveau que c’était quelque chose qui ne m’intéressait pas. Au-delà de l’interdit sur l’alcool me concernant (j’y reviendrai peut-être plus tard), c’était aussi la rencontre de ma timidité et, d’une certaine façon, mon mépris, pour ceux que je déconsidérais, et estimais immature, donc inintéressant. A l’inverse, je me suis plutôt recrée cette proximité via internet et les jeux, en ligne, avec des gens de tout âge, mais souvent plus vieux. Était-ce les prémices ?

Finalement, le raccord s’est fait lors des études, où j’ai (enfin) rencontré des gens avec lesquels me raccrocher. Bon, évidemment, rien de systématique, et finalement certains groupes sont toujours passés à la trappe dans mes cercles d’amis; notamment, les groupes de mecs, hétéros, amis de plus ou moins longue date, avec lesquels je me suis toujours senti mal à l’aise, entre le jugement (des deux côtés, je pense), et presque une forme de compétition viriliste, où j’aurais eu à m’affirmer comme autant homme qu’eux. Bref, j’ai donc rencontré des amies au cours des mes études, et ce fut un soulagement de me dire qu’enfin, j’appartenais à un groupe et que je n’étais plus tant un outsider que par le passé.

Aujourd’hui, je retrouve un peu ce sentiment d’être en marge sur les applis (celles de rencontre, je ne parle pas de Candy Crush ou de celle de la SNCF).

D’abord, il y a, encore, le facteur âge. A l’origine, je rencontrais essentiellement des mecs de mon âge, mais petit à petit cela a basculé vers la trentaine, puis la quarantaine… Et les limites sont floues, aujourd’hui. Ce qui est clair, en revanche, c’est que je me retrouve assez peu dans les garçons de ma tranche d’âge. Il n’y a qu’à partir de 30 ans que je sens émerger des atomes crochus et des discussions effectivement intéressantes. Avant, tout n’est que maladresse dans l’approche, incertitude dans la recherche et énergie, soit du désespoir, soit de la passion quasi-adolescente, d’une relation éphémère qui se consume en quelques jours. Alors oui, j’assume complètement aujourd’hui chercher plutôt des mecs – en fait, des hommes – plus vieux que moi, et, le monde étant bien fait, eux retrouvent aussi un critère de jeunesse chez moi qui leur convient. Malgré tout, la question de cette différence demeure et je m’interroge régulièrement sur le sens à donner à cela. Une interrogation renforcée quand je réponds par la négative à mes camarades de la vingtaine, et qui trouvent un aspect dégoûtant, dégradant dans ce genre de relation. En attendant, j’y trouve mon compte, et le doute se dissipe à mesure que le verre dérape.

Ensuite, il y a la question de la finalité de ma présence sur les applis. En résumant, on pourrait distinguer 3 catégories aux contenus plus ou moins clairs :

  • Ceux qui ne sont là que pour du sexe, instantané, sans superflu dans l’échange et straight tout the point;
  • Ceux qui cherchent du sérieux, désespérément, et pour lesquels j’ai un peu de peine;
  • Et puis tous les autres, aux profils variés, allant « je discute et j’avise » à « open rencontres », ce qui laisse un éventail assez important de possibilités.

Dans cette dernière catégorie (dans laquelle finalement je rentre), j’ai toujours le sentiment qu’on n’y retrouve pas les bonnes personnes. Déjà, car pour une partie d’entre eux, il y a quelque chose de pas assumé mais qui perce assez vite au fil d’une discussion, et qui les fait en fait basculer dans la recherche d’un plaisir rapide, ou bien d’une relation sérieuse. A l’inverse, ceux qui disent ne chercher qu’un plan (ou que du « sérieux ») se découvrent parfois des envies autres. Je pense même qu’une partie de ces mecs qui ne disent ne chercher que du sexe pour le sexe sont en fait dans une position défensive, où ils ne veulent pas s’offrir la possibilité de quelque chose qui, finalement, serait vraiment décevant. Bien sûr, ils sont aussi là pour la bonne chair, mais qui serait presque par moment un substitut, une occupation pour tromper l’ennui et la solitude; et peut-être aussi guérir un mal d’amour, un défaut dans sa capacité à plaire vraiment, en tant qu’être entier, à quelqu’un d’autre ?

Je pars là en pure spéculation et je généralise à grands traits, mais tout cela pour dire que ce sentiment de non appartenance que j’ai vécu une bonne partie de ma vie se retrouve sur les applis. Parce que tout est codifié, encore plus en un sens au sein de la communauté qu’à l’extérieur, il est difficile de s’identifier quand on ne rentre pas dans les clous. C’est pour cela que j’apprécie le concept d’aromantisme, comme je l’exprimais, mais aussi celui d’anarchie relationnelle qui, en un sens, me convient bien. L’idée que je peux nouer des relations qui ne sont pas en « compétition » les unes par rapport à autres, qui ne sont pas ou peu hiérarchisées pour ma part, et surtout qu’elles me permettent d’être moi-même et d’explorer des relations nouvelles, uniques, toutes différentes dans leur nature.

Forcément, quand j’essaye d’expliquer ne serait-ce qu’une trame de ce que serait ma « recherche » sur les applis, je ne récolte que l’incompréhension, voire le dédain, le mépris, l’insulte (« ah ouais en fait t’es une sacrée pute lol » (sic)). Parce que tout est étiqueté, pré-pensé et, en un sens, pré-jugé, sortir de cette norme déboussole, interroge, énerve. Pour ma part, je ne peux m’empêcher de considérer que je suis dans le juste (qui a dit que narcisse était loin ?), et que tout serait plus simple, et mieux, si chacun prenait le temps de se laisser porter par ses envies, s’écouter un peu et se faire plaisir, profondément (jeu de mot non voulu).

En fait, il m’est arrivé de rencontrer des mecs qui ne cherchaient qu’un plan, comme on dit. Et qui finalement était plutôt très contents (voire trop) d’avoir plus, et d’avoir une relation plus complète, ou tout du moins plus naturelle que ce qu’ils avaient pu chercher en règle générale. Globalement, et au-delà du sexe, je pense que c’est aussi ce qui plait à un certain nombre de mes partenaires, qu’il y ait, justement, une relation – qui n’a pas forcément à avoir de nom, mais qui n’est pas simplement celle d’un plan cul, éphémère ou régulier, et qui ne soit pas non plus cette recherche d’un compagnon de vie. Quelque chose, aussi, où l’on n’est pas en train de se vendre, de se donner à voir sous son plus beau jour car on poursuit un but autre; donc un naturel qui plaît (car, le tri opérant, on aura écourté les autres prétendants non intéressés, il faut le dire), et qui mène à des bonnes découvertes.

De « weirdo » à séducteur, je crois que le plus grand apprentissage sera de cultiver cette originalité et cette distinction. Les choses seraient plus simples, c’est certain, dans un monde moins normatif – et quoi qu’on en dise, je pense que la communauté LGBT l’est bien plus, dans ses vices, que le « monde extérieur ». Si chacun pouvait faire un pas de côté et sortir de ses habitudes de pensée, peut-être irait-on vers du mieux !